vendredi 28 novembre 2025

Iphone, imitation et innovation

 


L'une des caractéristiques des nouvelles technologies de la communication est la vitesse fulgurante avec laquelle elles se diffusent, se dispersent et atteignent leur niveau mondial de saturation, de sorte que l'innovation devient leur mode principal de survie économique. Face à cette réalité d'ordre macro-économique, la thèse d'une « obsolescence programmée » – imputable à quelque volonté maligne – des objets technologiques, relève purement et simplement du mythe.

Or dans le domaine des nouvelles technologies, l’innovation rime bien souvent avec imitation… Dans le langage communicant, l’on ne jure volontiers que par l'innovation, sans bien apercevoir que concrètement le talent s'exerce avant tout dans l'art d'imiter, lequel implique différentes phases d'analyse, de sélection, de composition et de reconstruction à partir de modèles existants. Finalement, elle est la clef du succès. Or l'imitation n'est pas réellement admise comme étant digne d'intérêt, du moins en Occident où elle est immédiatement assimilée à la copie, à la contrefaçon et au vol. Cette dépréciation culturelle de l'imitation n'existe pas en Chine, par exemple. Mais nous Occidentaux avons tendance à voir dans toute entreprise d'imitation un délit de contrefaçon (même si ce phénomène existe aussi). Les entreprises sont assez ouvertes à cette idée, mais ce sont plutôt les tenants de la culture, les universités ainsi que les pouvoirs officiels qui rechignent à encourager l'imitation, la laissant ainsi se développer en dehors de tout contrôle et de toute légalité. Oded Shenkar a proposé d'appeler « imo-vation » le composé d’imitation et d’innovation, au-delà de leur simple opposition devenue inopérante. Les « imovateurs » sont les acteurs de terrain qui ont compris les enjeux (théoriques et pratiques) de la modélisation, c'est-à-dire que prenant au sérieux les modèles technologiques existants, en  remontant aux prémisses et comprenant les principes clefs, ils se montrent capables de les redévelopper, de les améliorer et finalement... d'innover.

L’esprit d’innovation était notamment incarné par une célèbre société qui s’estime justement et régulièrement victime de copiages et de pillages technologiques : Apple. La vérité c’est que la marque à la Pomme se montre de moins en moins innovante, bien souvent dépassée par ses concurrentes asiatiques. Comment, l’iPhone n’est-il pas encore, d’année en année, la production la plus innovante et la plus fabuleuse dans le domaine des smartphones ? Il l’était… Le handicap et le retard dont pâtit désormais Apple n’est pas tant de nature technologique (et surtout pas financière) que morale et idéologique, notamment vis-à-vis de Google. La morale chrétienne et paternaliste du premier couplée à un certain autisme technologique (certes de haut vol) se heurte à la mobilité et à la stratégie multipartenariale du second dont l’arrière-plan idéologique n’est autre que le transhumanisme.

L’iPhone a été conçu au départ non comme un téléphone mais comme une machine créatrice de réalité augmentée. Fort bien, comme le sont tous les smartphones et autres appareils du même genre. Or la marque se vante de proposer davantage : nous sommes face à un objet (il en va de même pour les autres créations de la marque) capable d'entretenir le rêve d'une vie paradisiaque, une vie merveilleuse, ludique, plus « facile » à tous égards. Mais pour être parfaits ces objets doivent aussi être bridés de quelque façon, ils ne sont pas spécialement faits pour les bricoleurs et les indiscrets : ils ne sont pas faits pour les geeks. Apple s'adresse avant tout aux usagers ordinaires... quelque peu fortunés. D'où le paternalisme et le moralisme de Steve Jobs – paix à son âme ! – toujours prêt à proposer à ses « protégés » ce qui se fait de mieux techniquement et tout ce dont ils ont besoin pour continuer de rêver et de jouer dans un monde parfait, non souillé par le péché. Il est vrai que la qualité de conception et de fabrication est impeccable ; la machine Apple sachant se faire oublier et l'utilisateur peut vaquer à ses occupations sans se soucier de la « chose » d'informatique. Cependant la marque Apple, elle, ne se fait pas oublier, et devient même rapidement une obsession. Le premier stade de l'endoctrinement est de se focaliser sur l'objet lui-même, admiré et fétichisé, le dernier consiste à vénérer son créateur comme un génie à l'égal des plus grands de l’Humanité. Apple (= Steve Jobs) sait ce qui est bon pour nous et se propose d'investir complètement (dans) nos vies, chaque compartiment de nos vies ; quel que soit le domaine d'activité ou le vécu, il y a « toujours une application pour cela » ! Les produits Apple, ce sont avant tout des machines à calculer se faisant passer pour des machines à rêver. Cependant Apple n’est plus seul, et sa seule singularité réside dans les marges faramineuses qu’il parvient encore à réaliser au détriment de ses clients « amoureux » de la « marque ».

dm