samedi 29 novembre 2025

Le numérique et les destins de la fonction symbolique

 


Dès lors que notre rapport global au monde s’effectue désormais par le nombre – ce qu’indique expressément le terme omniprésent de « numérique » – qu’en est-il de ce que linguistes, psychanalystes et anthropologues appellent la « fonction symbolique » ? Surtout si l’on s’avise, en lisant Lacan, que cette fonction est ce qui subordonne la jouissance pour nous inscrire dans la loi du désir.

Pour commencer, retraçons brièvement l’évolution de cette notion de symbolique chez Lacan. Elle nous ramène, en apparence, très loin d’une vision mathématicienne du monde, puisqu’elle serait plutôt de type heideggérienne : c’est premièrement le registre de Parole qui, pour Lacan, est censé fonder le symbolique. La parole disant l’être (Heidegger), la parole vraie ou « pleine » (Lacan) par opposition à la parole vide, inauthentique. Chez le « parlêtre » allongé sur le divan du psychanalyste, la parole disant l’être n’est pas autre-chose que le dire de l’inconscient (parole elle-même vraie au sens où elle ne ment pas). Car le psychanalyste, contrairement au philosophe, porte l’accent sur le Dire qui se dissimule derrière le dit. La Parole comme engagement faisant acte de reconnaissance au regard de l’Autre, voilà ce qui peut définir premièrement le symbolique, dans une acception encore assez traditionnelle de la notion de symbole (= ce qui fait sens).

Peu après le Symbolique sera conçu par Lacan comme un ordre instituant d’un tout autre acabit. En référence à l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss, l’ordre symbolique définit proprement l’ensemble des règles de langage en tant que structurelles et (donc) inconscientes. D’où l’idée d’un « grand Autre » du langage, définition notoire de l’inconscient comme « discours de l’Autre ». 

Par la suite les références de Lacan se déplacent vers la linguistique proprement dite, à commencer bien sûr par celle de Saussure qu’il détourne et radicalise, puisqu’il n’hésite pas à affranchir le « signifiant » de son traditionnel compère le « signifié », celui-ci n’étant qu’un produit aléatoire de pures différences signifiantes. Il en va de même du « sujet », quart-élément instable issu des relations typiquement triangulaires de l’ordre symbolique. Un peu plus tard le signifiant sera d’ailleurs défini comme ce qui « représente le sujet pour un autre signifiant ». Lacan élabore donc une stupéfiante « théorie du signifiant », une sorte de « linguisterie » bien faite pour rendre compte, malgré tout, de quoi il retourne avec l’inconscient.

Or, pour revenir à ce qui nous occupe, le numérique, Lacan n’a pas hésité justement, dès son Séminaire II au début des années 50, à comparer sa conception du symbolique avec les systèmes informatiques (cybernétique) où le code binaire formé d’éléments discrets, définis par leur seule absence/présence, s’avère homologue au système signifiant (S1-S2). Au fond le signifiant, ce n’est rien d’autre que le « monde de la machine », et Lacan de rappeler en substance que si ce monde ne pense pas, ou ne produit de la pensée, et bien nous ne pensons pas non plus. Lacan formule alors des thèses provocatrices qui anticipent largement celles, dites « post-modernes », d’un Jean-François Lyotard soutenant vingt-cinq ans plus tard que la connaissance, au fond, ce n’est jamais que de l’information. 

Par ailleurs cette conception matérialiste du signifiant (même si ce dernier peut paraître abstrait ou décrit abstraitement) se retrouvera dans toute une thématique de la « lettre » comme figure par excellence de l’inconscient, qui cette fois loucherait (mais là encore, en la faussant) vers une certaine « grammatologie » d’obédience plus philosophique.

Or justement, Lacan et la psychanalyse n’ont rien à voir avec ce qui pourrait passer pour une sorte d’hyper-relativisme des « différences », que l’on pourrait même retrouver, aujourd’hui, chez certains penseurs  enthousiasmés (un peu trop hâtivement) par la dématérialisation des échanges et l’informatisation tous azimuts des savoirs… Un psychanalyste, même lacanien, ne saurait se passer de sujet, de sens, d’interprétation ou de présence... C’est pourquoi la théorie lacanienne a débouché finalement sur une extension extrême du concept de signifiant, dont le format ou la « nature » linguistique même importe peu, du moment que la fonction symbolique, celle qui institue la Loi (du Désir) indexé sur un signifiant unique nommé une fois pour toute Phallus, demeure opérante. C’est cette fonction – qu’il y a de moins en moins de raison d’appeler encore « paternelle »,  soit dit en passant – qui fait barrage autant aux dérives signifiantes – ce que le discours moralisateur appelle la « perte des valeurs » – qu’aux excédants incontrôlés de jouissance.

Qu’en est-il donc du « symbolique » en ce début de XXIè siècle qui partout voit l’essor – et bientôt le triomphe ? – de l’intelligence artificielle mais aussi des nanotechnologies, jusqu’à la tentation transhumaniste ? En raccourci : la « révolution » numérique a-t-elle eu, ou aura-t-elle raison de l’« ordre » symbolique ? Quel ordre nouveau passablement inquiétant – car réputé incontrôlable au niveau du citoyen lambda – se profile-t-il derrière tout cela ? L’ordinateur a-t-il définitivement fermé le bec au parlêtre ? Que reste-il de cette sorte de transcendance malgré tout que représentait le Grand Autre du Langage pour les théoriciens de la génération précédente, celle de Lacan, et même chez les auteurs poststructuralistes ou postmodernes les plus affranchis ? 

Nous l’avons dit et répété, la psychanalyse s’appuie quant à elle sur la « fonction symbolique », laquelle s’accommode finalement assez bien des différentes conceptions historiquement fluctuantes, de l’ordre symbolique. La parole, l’écriture, le numérique - et pourquoi pas le geste - ne sont pas des médiums fondamentalement différents au regard des fonctions de communication et de reconnaissance propres à tout langage. Au surplus quand on considère – ainsi que nous l’avons retracé rapidement – d’où provient le concept lacanien de « sujet » et comment il a été fabriqué à partir d’un déterminisme linguistique strict, l’on peut penser que ce concept de sujet et l’irréductible subjectivité humaine n’ont pas grand-chose à craindre du développement de l’informatique et du numérique, d’internet et des réseaux. Evidemment ils représentent des moyens de domination de plus en plus considérables, notamment avec l’utilisation massive (certes insuffisamment contrôlée) de nos données par l’IA, mais ces moyens ne sont-ils pas à la mesure, et donc la stricte contre-partie, des revendications individualistes qui sont celles de tout être humain aujourd’hui ? Car après tout, qu’est-ce que la “fonction symbolique” sinon l’ultime reconnaissance des sujets ? Avec le numérique ce sont bien là de nouvelles formes de subjectivité, certes « singulières », qui tentent de se frayer un chemin – par-delà ce qu’on nomme complaisamment l’« individualisme » « postmoderne » de notre société consumériste hyper-connectée, sans se rendre compte que cette nouvelle vulgate – la critique de l’individualisme – véhicule des amalgames incroyablement douteux et pour le moins réactionnaires. (Sérieusement, qui désire revenir à une conception “organique” (traditionnelle, voire aristotélicienne) de la société, où la “raison sociale” écrase (sacrifie) l’existence individuelle, ne reconnait pas celle-ci comme essentielle et prioritaire ? Comme si la communauté aujourd’hui, donc aussi toute politique visant le bien commun, et toute justice, pouvaient reposer sur autre chose que sur le respect d’abord des individus - en tant que libres, égaux, et certes solidaires, sinon d’existence individuelle il n’y a point. L’individu comme fin, et la société comme simple moyen - tel est le bon ordre.)

dm