vendredi 28 novembre 2025

Misonéisme et techno-xénophobie

 


Les « nouvelles technologies » et surtout leur développement (traduisez : « envahissement ») cristallisent la haine des réactionnaires de tous poils… La peur récurrente de voir les robots, dans un avenir proche, nous « voler nos emplois » ou nous « voler nos vies » (nous, les « vrais humains »), n’est jamais qu’une nouvelle version d’un sentiment réactif et négatif bien ancré dans nos sociétés : la xénophobie. Gilbert Simondon en son temps l’avait parfaitement analysé : « La culture se conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme [rejet de toute innovation] orienté contre les machines n'est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère en laquelle est enfermé de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture. » (Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Ed. Aubier, 1958, p. 11.)

Donc inculture, méconnaissance du véritable phénomène d’aliénation (non, l’homme n’est pas « aliéné à la technique » !), et enfin idéologie de repli et de haine de l’Autre. D’un point de vue simplement économique, il est clair que si l’utilisation des machines conduit à retirer certaines tâches aux humains – en général les plus pénibles –, elle génère en même temps la création de nouveaux emplois bien plus qualifiés et passionnants : la conception, l’entretien, et la fabrication de ces mêmes machines. Enfin le langage de la technique, universel, a toujours été un facteur d'intégration et, qu'on le veuille ou non, d'accès à la culture. A contrario, la haine de la technique et la haine de l'Etranger paraissent viscéralement nouées. C'est le même sentiment de rejet xénophobe et de haine raciste qui anime tel journaliste radiophonique (se faisant passer pour philosophe) quand il stigmatise la « barbarie » des cités en même temps que l’usage des nouvelles technologies tout spécialement dans l’enceinte scolaire : l'image du collégien noir ou beur accaparé par son smartphone représente ainsi son pire cauchemar éveillé ! Certes on ne dit pas qu'il suffit d'être connecté, usager de gadgets informatiques et amateur de jeux vidéo pour être cultivé et socialement intégré... La compétence linguistique de base demeure pédagogiquement et culturellement primordiale, mais ce n'est pas la faute des nouvelles technologies si celle-ci est prétendument en berne. Contrairement à ce qui se raconte le « niveau général » ne baisse pas, sauf bien sûr à se laisser obséder par la seule orthographe ou par ...le brassage des populations. Précisément, c'est bien parce que la maîtrise de la langue constitue le principal handicap parmi les couches populaires et/ou immigrées, bien souvent jusqu'aux plus jeunes générations, que la compétence technique peut s’avérer motivante et constituer un précieux facteur d'ouverture. Comment veut-on développer le goût des sciences et de la découverte, notamment, si l'on n'intègre pas dans la pédagogie elle-même l'usage des nouvelles technologies ?

dm