Rien n’est pire que la rumeur – sorte de degré zéro de l’opinion, quoique phénomène mimétique de masse toujours fort dangereux. L’on nous assure qu’aujourd’hui internet, avec des réseaux comme X ou Facebook, aurait favorisé une aggravation du phénomène. Internet aurait engendré une propension générationnelle à l’inaction, au désinvestissement politique, mais aurait en revanche surdéveloppé une sorte de rumeur bien-pensante : la conscience commune « indignée ». Certes, il y a lieu de se méfier de toute « conscience indignée » qui – au gré de l’actualité politique, sociétale, internationale – fait office de (bonne) conscience citoyenne pour un nombre non négligeable de contemporains. La conscience (seulement) indignée n'est pas tellement éloignée de la « belle âme » dont Hegel a fait la critique magistrale, comme si celle-ci avait simplement troqué son inaction légendaire par la posture (ou imposture ?) de l'indignation. Ce n'est pas que les motifs de contestation manquent aujourd'hui ni que l'indignation soit en elle-même condamnable ; il est juste et bon parfois de se révolter moralement, de se désolidariser radicalement, et de le manifester massivement. Or cette conscience pèche lorsqu'elle n'a plus rien de personnelle et réfléchie tout en n'étant pas encore militante et politique, lorsqu'elle se nourrit de la rumeur tout en faisant elle-même rumeur. Elle finit par se discréditer dans sa propre communication hystérique « de masse », particulièrement quand ses slogans se contentent de viser le « système ». Suspendue à sa propre manifestation, saoulée de son propre écho, la parole indignée ne vise aucun objet réel et ne s'adresse véritablement à personne. Elle ne cherche qu'à occuper l'espace de la communication, exactement comme les manifestants qui s'en réclament se contentent d'occuper physiquement et pacifiquement les places. Les mots, les images ne renvoyant plus qu'à eux-mêmes, une sorte de logique du simulacre (cf. Baudrillard) s'installe à l'image même de ce que ces indignés étaient censés condamner. Bref l'illusion règne toujours dans la caverne s'il est vrai que l'illusion ne réside pas tant dans le « système » que dans la croyance au système, et dans la puissance que nous lui octroyons pour mieux fuir notre propre réalité (cf. La Boétie, Stirner...) et nos responsabilités.
C’est pourquoi, a contrario de la rumeur qui se répand sournoisement et anonymement, il convient de réhabiliter un vieux procédé de prise de parole individualisé – mais comme on va le voir, hautement compatible avec internet et les smartphones – : la clameur ! La clameur comme prise de parole individualisée, géolocalisée, et finalement mutualisée. Bienvenue dans le monde de l'audio augmenté et participatif ! Bienvenue dans la démocratie « audiogmentée »… Clameurs est (était ?) une start-up et une application (fondée par Benoit Champy et incubée par la SNCF) dont on voudrait dire un mot, non pour en faire spécialement de la publicité, mais parce qu’elle semble exemplaire de ce que peuvent les nouvelles technologies pour ranimer et réinventer des formes de vie citoyenne. Une application donc, un nouveau média audio-géolocalisé et participatif qui transforme le territoire en support de diffusion. L’utilisateur de Clameurs peut, à la manière d’un graffeur avec un graffiti, associer un son à un lieu. L’application ouvre une carte qui va géolocaliser l’utilisateur et indiquer, autour de lui, un certain nombre de « Clameurs » : des capsules de sons géolocalisées. Quatre grands usages sont prévus par les initiateurs du projet. 1) Un usage social : le public va pouvoir utiliser l’outil pour lancer des manifestations sonores, comme des débats citoyens par exemple. 2) Un usage en tant que galerie qui transforme le territoire en support de diffusion, comme un musée à ciel ouvert mettant en avant des créateurs dans le cadre de déambulations artistiques offrant un nouveau regard sur la ville. 3) Un usage patrimonial, basé sur la notion de réalité augmentée sonore permettant de faire entrer les lieux en résonance avec leur histoire. 4) Enfin un usage informatif, notamment par le travail avec des communautés territoriales. Clameurs, c’est un site, mais avant tout une application qui, en situation de mobilité, permet d’écouter les Clameurs dans la rue et bien sûr d’en créer. Chacun peut témoigner d’un événement ou participer à l’histoire d’un lieu. L’histoire ne se construit plus de manière unilatérale par l’historien qui va l'écrire mais aussi par tous les citoyens qui vont « clamer » leur point de vue.
Le projet est aussi un encouragement à développer une « Street Democracy ». Il s’agit de favoriser la réappropriation de l’espace politique en formant une masse critique de libre expression via les Clameurs. Il s’agirait d’une démocratie participative inscrite dans le territoire. Le débat pourrait venir directement des utilisateurs ou alors d’une volonté extérieure qui s’intéresserait à l’avis des gens. Chaque utilisateur est géolocalisé mais il est possible de passer par un pseudo. En fait ce sont des Clameurs qui sont géolocalisées, pas des gens. Clameurs n’est donc pas une application comme les autres mais peut-être l’esquisse d’un nouveau media libre…, en tout cas un projet très rafraîchissant.
dm
