vendredi 28 novembre 2025

Le plaisir et la jouissance dans les environnements numériques

 


Technologies informatiques et mondes numériques

C’est une banalité de dire que la poussée du « numérique », d’internet, des « nouvelles technologies » et autres « objets communicants », jusqu’à l’IA omniprésente, sont en train de changer profondément non seulement notre rapport au monde et aux autres, mais aussi à nous-mêmes, au corps, au plaisir, à l’intime. Cependant ce vaste univers de la « technologie » ne se présente évidemment pas de façon homogène, notamment dans ses effets sur notre vie psychique. Les concepts de base, tels que « technique » ou même « technologie », sont d’ailleurs dépassés ou insuffisants pour rendre compte de ce qui nous « arrive ». Si l’invention des machines signait le passage d’une technique basée sur de simples (mais ingénieux) savoir-faire à des technologies complexes basées sur de savants calculs, la technologie qui nous occupe ici – l’informatique – se définit d’emblée comme un usage et une potentialité du numérique, au sens premier du terme. L’informatique produit non seulement des objets mais également des savoirs, et aussi des habitudes liées à ces objets et à ces nouveaux savoirs.

Si l’on s’en tenait aux produits de l’« informatique » au sens strictement « technologique » du terme, rien de bien différenciant ou même d’original ne vaudrait d’être souligné : nous comprenons que la réalisation de machines de plus en plus sophistiquées et autonomes (et non plus seulement automatisées), ou le développement de logiciels de plus en plus complexes, puisse relever d’un plaisir intense pouvant aller jusqu’à la passion chez ses inventeurs comme chez ses utilisateurs. Les « mordus » d’informatique de la première génération étaient de ces passionnés comme on en rencontre encore dans les domaines voisins de la mécanique ou même du bricolage… Rien pour autant qui ne puisse les amener à se transformer eux-mêmes jusqu’à risquer de s’y perdre corps et âme, autrement dit d’en « jouir ».

Mais nous parlons désormais de « mondes » et d’« environnements » numériques, principalement à cause du développement fulgurant d’internet, et cela va bien au-delà de tout ce que nous pouvions imaginer et problématiser il y a encore quelques décennies en termes de « progrès » technologique, contrôlable ou non, utile ou inutile, émancipateur ou aliénant, etc. Désormais c’est la culture tout entière qui se trouve investie par le « numérique » et ses nouvelles possibilités, jusqu’à la littérature, le journalisme, l’éducation et bien sûr la politique.

Gardons à l’esprit cette distinction entre d’une part le concept d’informatique, strictement du domaine de la technologie, et d’autre part ce que nous appelons désormais le « numérique » qui tend à faire « monde » et environnement culturel, bien souvent perçu comme menaçant. Nous verrons que cette dualité recoupe approximativement l’opposition entre plaisir et jouissance. Certes, nous avons évoqué le « monde de l’informatique », sa science, ses produits et ses activistes. Le « geek » est par excellence cet individu passionné par l’informatique, qui va tirer un plaisir extrême et répété, voire compulsif, à posséder et surtout à « bidouiller » les objets hightechs les plus sophistiqués et les plus performants… Mais pas spécialement les objets à la mode ou de consommation de masse, comme le « tout dernier » iPhone par exemple ; Apple intéresse peu les « vrais » geeks férus et touche-à-tout, car Apple verrouille ses systèmes et ses appareils, interdisant de fait l’attitude geek. Le geek, même s’il donne l’impression de s’« éclater » dans son domaine (qui évidemment s’étend jusqu’à internet), est véritablement dans le plaisir, un plaisir souvent extrême – proportionnel à son degré de compétence – mais non dans la jouissance proprement dite. Paradoxalement c’est l’utilisateur lambda de l’iPhone qui, en tant que membre inconscient du « troupeau », est dans la jouissance, même s’il prend aussi du plaisir à manipuler ce bel objet qu’est l’iPhone. Mais ce plaisir, trop mimétique ou trop consumériste, se fait à ses dépens : le fanboy d’Apple est dans la dépense, c’est le cas de le dire, il accepte de céder une marge astronomique au fabricant, c’est bien ce qui signe le fait que sa passion relève de la jouissance. La jouissance en général nous possède. Par définition le plaisir est contrôlable, gérable, la jouissance ne l’est pas. Ceci étant, notre rapport aux objets et aux gadgets technologiques, qui eux-mêmes ne sont plus tout à fait des « outils », ne donne qu’une faible mesure de la jouissance que nous tirons du numérique. Les plaisirs et les « joies de l’informatique » nous amènent inéluctablement à la « jouissance internet ».

Le numérique, maintenant. Il est assez amusant de constater combien une majorité de personnes se fourvoient avec ce concept, en le ramenant purement et simplement au « technologique », en appliquant notamment à internet des concepts et des raisonnements valant pour l’informatique. A titre d’exemple, on entend souvent parler de l’« outil numérique » ou pire de l’« outil internet ». On entend beaucoup cela, par exemple, dans l’Education Nationale et l’on peut en déduire assurément que celle-ci n’est pas prête d’accomplir la « révolution numérique » que pourtant elle appelle de ses vœux. L’« outil internet », quelle blague ! Comme si internet était un simple prolongement de l’ordinateur (qui lui est bien un objet utilitaire, mais déjà plus uniquement), un « moyen » fort utile mais dont il ne faudrait pas « abuser » en raison de ses « dangers » etc., lesquels sont dès lors présentés ou fantasmés comme liés exclusivement à un certain usage : « tout dépendrait » de son usage bon ou mauvais, comme il en va de tout instrument et de toute industrie. Etc. 

L’on ne peut pas se tromper plus lourdement ! Car internet est bien plutôt l’extension, par le moyen de l’informatique, de notre environnement social et culturel. Ce n’est même pas un « monde virtuel » comme on le croyait et comme on le disait il y a encore quelques années (il est peu probable que des enseignes comme Amazon se soient contentées d’un commerce « virtuel » !), ce terme de « virtuel » renvoyant malencontreusement à « irréel »  ou à « inactuel » dans le meilleur des cas. Bref, chacun sait désormais que le(s) monde(s) issus de l’informatique, qui sont des réseaux mouvants partiellement dématérialisés (le réel industriel « lourd » demeure cependant bien présent « en-dessous »), sont parfaitement réels. La dualité conceptuelle de laquelle nous sommes partis, avec Freud, entre principe de plaisir et principe de réalité, paraît elle-même de plus incertaine. Ce que nous offre l’informatique, internet, les autoroutes de l’information, c’est un champ grand ouvert à la jouissance – mais non dénué de lois ni d’interdits – où nous avons toutes les chances, au-delà de l’excitation ou au contraire de l’aversion plus ou moins vives que ces choses nous inspirent, de nous perdre… ou pas. 

Si nous donnons l’impression ici de diluer ou de banaliser le concept malgré tout spécifique de « jouissance » dans son usage psychanalyse, c’est qu’il demande lui aussi d’être rectifié. Certains déterminismes fondateurs de la psychanalyse – familiaux chez Freud, linguistiques chez Lacan – risquent bien de voler en éclat dans la société à l’« âge du numérique ». L’ouverture de la société au (ou par le) numérique et internet modifie fondamentalement les modes de transmission du savoir et par extension les modèles familiaux eux-mêmes, donc ce que nous savons de l’articulation primordiale du désir et de la jouissance, et donc aussi la manière dont s’effectue la répartition entre les plaisirs (gérables) et la jouissance (hautement désirable mais toujours, par définition, dans l’excès ou dans la perte).


Du plaisir du code…

Notre intuition est que la critique « néo-réac » qui, de façon récurrente, tente de s’emparer des consciences troublées - entre autres - par l’évolution des technologies, s’en prend également à la singularité et à l’inventivité spécifique des plaisirs, là est son puritanisme, justement en brandissant le spectre d’une aliénation collective et d’une jouissance mortifère dont serait porteur le numérique… Serait-il si absurde qu’existât un « plaisir du code » (un plaisir du jeu, du surf, etc.) comparable à ce que Roland Barthes appelait en son temps – non sans une certaine malice ni un sens raffiné de la subversion… à l’égard de la psychanalyse – un « plaisir du texte », soit le lieu d’une jouissance et d’une dépense certes (que Barthes situait pour son compte, au plan de la lecture), mais où saurait aussi se/s’é-mouvoir un individu, affranchi justement de l‘interdiction de jouir qui frappe le « sujet ». Donc l’individu plutôt que le sujet, d’une part, le plaisir plutôt que la jouissance (trop chargée d’interdit), de l’autre. Ce très subtil pied-de-nez que Barthes avait adressé, à son époque, aux « lettrés » lacaniens, ne devrait-on pas l’imiter et le transposer au niveau de l’informatique et de ses pratiques, par exemple l’écriture du code. Peut-on s’amuser, prendre du plaisir à écrire du code ? Gageons au moins que, du côté des hackers – nous parlons des « petites frappes », pas des systèmes-pirates qui sont le fait de robots inconscients et d’organisations mafieuses qui s’y entendent pour faire jouir les foules –, ce plaisir « malin » est bien réel.

Considéré dans sa plus grande généralité, le plaisir du code pourrait bien être une manière d’habiter la frontière de plus en plus fluctuante entre environnements géophysiques traditionnels et environnements numériques. Dans le champ de l’expérience humaine se sont brouillées les frontières entre ce que nous appelions autrefois le « réel » et le « virtuel », puisqu’il est clair que ce champ comprend les deux dimensions inextricablement mêlées (comme peut-être l’étaient, au titre de la magie, le factuel et le fantastique, l’historique et le légendaire à une époque ancienne).

C’est tout le champ érotisable des relations humaines qui s’en trouve élargi, également celui de l’amitié… Nos amis « distants » sur Facebook par exemple ne sont pas moins réels que ceux, en chair et en os, de notre réalité quotidienne : c’est dire combien ces liens peuvent être considérés, exactement de la même façon, comme authentiques ou illusoires selon les cas… vrais ou faux amis… ! 

On a souvent prétendu que la force addictive de la réalité virtuelle, dont participe la cyberdépendance, tient à son caractère psychosociologiquement désinhibant : il serait plus facile de vivre et de s'adapter dans le Cyberland que dans la société réelle. Ceci est de moins en moins vrai tant les enjeux communicationnels, commerciaux, professionnels deviennent prééminents dans ce nouvel espace plus vraiment « virtuel ». Le « monde virtuel » peut engendrer stress, angoisse et désespoir, il peut être le lieu de tous les harcèlements les plus réels aux conséquences les plus dramatiques. 

Du point de vue du plaisir, opposer de façon absolue le réel et le virtuel semble particulièrement vain. Le plaisir ne se situe pas de l’un ou de l’autre côté, mais dans le passage entre-deux. Par exemple le plaisir d’effectuer une simulation de vol n’est pas moindre que le plaisir de piloter un vrai avion, auquel il se réfère d’une manière ou d’une autre (sinon, pas de simulation, et pas de simulation pas de plaisir) ; le plaisir est sans doute plus intense en situation de vol réel, mais aussi grandement diminué par les contraintes physiques et le facteur risque. Ce dernier exemple devrait nous amener à explorer les rapports consubstantiels entre le plaisir et le jeu, plus précisément les liens entre le plaisir et la virtualisation (base de toute simulation). Car il paraît évident que les plaisirs de l’informatique et du numérique ont à voir fondamentalement avec cette dimension essentiellement pérenne du plaisir qu’est le jeu. D’où l’image du geek en éternel adolescent immature et déconnecté du réel (no-life). Le jeu n’est-il pas le prétexte sous lequel beaucoup de personnes se sont « mises » à l’informatique ? 

Comme on sait le concept de réalité virtuelle – relativement restreint en tant que tel – s’applique parfaitement au jeu vidéo. La réalité virtuelle est la reconstitution numérique d'un monde (inventé ou non) dans lequel un utilisateur peut vivre une activité sensori-motrice en immersion et en interaction immédiate avec des entités 3D artificielles, elles-mêmes parfois reliées à d'autres utilisateurs humains. Le plaisir intense qu’on peut y trouver, et même la jouissance si l’on s’y abandonne entièrement, n’est pas sans rapport avec ses vertus en quelque sorte résolutoires. 


… à la jouissance du déchiffrage

Comment cela ? Traumatique étant le premier contact perceptif avec le réel – c’est le fondement même de la psychologie freudienne –, par le langage naturel tout d’abord puis par le langage mathématique et la technologie ensuite nous le médiatisons et le dilatons dans l'imaginaire d'un « monde » construit, faisant s'évanouir la frontière entre le réel et le virtuel. Virtualiser une entité quelconque n'est pas la déréaliser négativement (comme si on la réduisait à un ensemble de possibles définis et limités), cela revient plutôt à lui offrir une seconde naissance et comme une seconde chance. Toute virtualisation revient à une création de réalité et à une augmentation de liberté : c’est bien cela qui nous semble si « jouissif » dans les technologies numériques créatrices de réalité virtuelle – parfois de réalité augmentée – particulièrement dans le domaine du jeu vidéo où les meilleurs produits nous offrent cette possibilité démiurgique.

Quel plaisir et quelle jouissance  pour la vertu démiurgique du code ? La jouissance, comme telle bien réelle, s’articule à l’inconscient. La psychanalyse dispose d’un concept intéressant à cet égard qu’elle nomme « jouissance du déchiffrage ». On ne saurait mieux exprimer ce qu’il en est de la jouissance numérique et des plaisirs qu’elle autorise. Lacan exprime cette idée notamment dans un passage de Télévision : « Ce qu’articule comme processus primaire Freud dans l’inconscient (...) ce n’est pas quelque chose qui se chiffre, mais qui se déchiffre. Je dis : la jouissance elle-même ». Autrement dit il n’y aurait pas seulement une jouissance à déchiffrer ou à décoder l’inconscient (ce que l’on peut dire du sujet en analyse), c’est bien d’abord la jouissance qui serait la chose à déchiffrer, et l’inconscient nommerait ce processus infini de décodage infini de la jouissance. La jouissance ? soit l’effet réel, corporel, de ce qui a été donné et apporté dans une mythique origine par l’Autre.

D’après l’ancienne conception naturaliste du virtuel, la jouissance de l’être (son épanouissement) consistait tout entière dans le passage du virtuel au réel. Le « virtuel » d'une chose, dans ce contexte, ce sont des déterminations précises qu'Aristote appelait simplement sa « nature », tandis que nous disons son « code ». Pour Aristote c’est le Temps qui assure le passage à l’acte et l'épanouissement de ce qui ne faisait que demeurer en puissance. Mais désormais nous sommes capables de générer des déterminations extra-naturelles en inversant le processus, en passant de l'actuel au virtuel (soit pour simuler la réalité soit pour la stimuler) grâce aux technologies numériques. De plus l'intelligence assistée par la technique génère du virtuel quasiment dans l'instant, le plus souvent dans le but d’« augmenter » la réalité, pour plus d’efficacité ou plus de plaisir. Celui qui met la main au code connait le plaisir démiurgique de comprendre et de créer. Mais celui qui consomme simplement le produit informatique (comme un jeu vidéo, ou un environnement matériel et/ou logiciel propriétaire) entre dans le plaisir spécifique du déchiffrage, dont on dit qu’il s’agit surtout à ce niveau là d’un déchiffrage infini de la jouissance. Bien entendu tout abord de la jouissance humaine s’effectue par le biais nécessaire d’un « fantasme » dont la fonction est justement de protéger de la jouissance en interposant un rideau de fumée, éminemment agréable, sauf chez les névrosés habitués à concentrer leur potentiel de jouissance dans des symptômes douloureux aiguisant leur sens critique contre la technique ou autre, sauf également chez les psychotiques peu enclins au déchiffrage ou même à l’interprétation et pour qui le numérique peut figurer le Bien tout autant que le Mal absolus. La cure psychanalytique, elle, propose une traversée du fantasme, ce qui est très différent, et un mode de jouissance du déchiffrage au moyen – exclusivement, pour l’instant – de la parole. A ce titre, la compatibilité entre ce que propose la psychanalyse et les bénéfices ou les « joies » de l’informatique et du virtuel n’est pas avérée, mais peu de raisons fondamentalement y font obstacle.

En poussant un peu les vertus démiurgiques du jeu vidéo, se dessinent maintes potentialités créatrices – ou plus explicitement artistiques – du numérique et  donc des modalités de plaisir/jouissance accrues. Tout en nécessitant d'inévitables moyens techniques et des connaissances scientifiques poussées, les productions numériques n'en sont pas moins potentiellement artistiques en tant que créatrices de formes nouvelles. Bien entendu les pires clichés dans ce domaine ne nous serons pas épargnés, comme par exemple le préjugé selon lequel l’usage du numérique, dans les domaines des arts graphiques ou bien du cinéma, induirait une tendance au « spectaculaire » allant à l’encontre de …l’art ? Cependant l’idée même s’avère fausse, car bien entendu l'image virtuelle n'est pas spectaculaire par essence – malgré certes ce qu'un certain cinéma commercial pourrait laisser croire. Elle peut tendre au contraire vers l'effacement de toute figuration et donc de toute action extérieure, pour se concentrer sur la dynamique interne, la structure voire la texture même des choses. Jusqu'à l'informe, jusqu’à l’intime ?

Insistons sur la nécessité de penser ensembles les incidences remarquables du numérique sur les activités ludiques et sur les pratiques créatives, en les nouant au maximum avec la dimension éducative, ce qui est essentiel s’agissant de donner du sens à nos pratiques : l’on tiendrait peut-être une piste pour orienter (réformer ?) différemment à la fois la pédagogie (n’excluant plus le plaisir) et les programmes éducatifs d’une façon peut-être plus en phase avec l’époque…

dm