L’un des plus anciens fantasmes de l’humanité est la décorporisation, la possibilité de se déporter et de s’incarner dans un corps étranger, fût-il hallucinatoire. C’est un peu ce qu’autorise l’avatar sous la forme d’une image numérique dans la dimension dite « virtuelle ». Cela ne met pas en jeu une identification imaginaire de type structurante, nous pensons d’ailleurs que le virtuel en tant que réalité abstraite et mathématique est de nature plus hallucinatoire qu’imaginaire (s’il faut le rapporter à des catégories psychiques).
Mais il est vrai que le numérique a cette faculté non négligeable de créer une sorte d’« empathie » nouvelle et spécifique, faite d’interconnexion – entre le corps et la machine (l’ordinateur, la console de jeu), puis entre le sujet et son avatar, et finalement entre deux corps et donc deux sujets entre eux via le réseau – qui pourrait bien compliquer ce que nous appelons ordinairement sensibilité et donc plaisir.
Le commerce pornographique sur internet, sous forme de chats ou autres, a donné naissance à une nouvelle forme de consommation sexuelle basée sur la réalisation virtuelle des fantasmes. Cette possibilité engendre une sorte de « cybersexualité » située à mi-chemin entre la sexualité purement virtuelle (pornographie passive) et son application éventuelle comme « réalité sexuelle augmentée » (si l'on peut dire). Ce dernier concept relèverait d’une forme de tentation transhumaniste, grâce à une série de modifications corporelles ou de greffons technologiques permettant, par exemple, d’établir une relation « érotique » à distance entre deux corps, voire entre plusieurs corps. Pourrait-on créer des applications thérapeutiques à partir d’un tel dispositif initialement dévolu à la satisfaction sexuelle immédiate et égocentrée ? Par exemple cela pourrait-il aider à résoudre un problème d'inhibition sexuelle dans la vie réelle, dans la relation avec des personnes en chair et en os ? Cela reste à démontrer, certes. La simple imagination peine à se représenter l’ensemble des possibilités théoriques et pratiques d’une telle extension du sensible et, justement, de l’imaginaire.
En tout cas au hit-parade des fantasmes sexuels de nos contemporains, l’appareillage chair-métal figure indéniablement en bonne place. Beaucoup plus généralement, l’implication et l’intrusion de l’autre virtuel, numérique et technologique, dans la sexualité, son approche, son éducation, sa consommation, est désormais un fait établi. Cela a-t-il pour effet d’accentuer le voyeurisme, le narcissisme, le mimétisme, jusqu’à la destruction de l’intime ? Faut-il parler obligatoirement d’assujettissement et d’aliénation, de désensibilisation, voire de perversion à grande échelle ? Autrement dit quelle est la part d’Eros et celle de Thanatos dans ce contexte, d’un côté ce qui lie et différencie, porteur d’altérité, de l’autre ce qui délie et tue à travers la répétition du même ? Nul doute que la psychanalyse, l’éducation, la santé publique ont chacune leur « mot à dire » concernant les incidences – pour peu qu’on puisse les mesurer – des environnements numériques sur la vie sexuelle.
Le philosophe nous renverra plus que jamais à Platon et à son Pharmakon – poison et remède tout en même temps – dont la technologie est assurément une illustration. Il nous dira que les technologies numériques, en l’occurrence, nous apportent une dose probablement équivalente de liberté et d’aliénation. La prise de conscience du risque, émancipatrice, est censée accompagner le risque. Mais cette thèse, pleine de bon sens au fond, ne fait guère anticipation.
De même que certains penseurs en appellent à un nouveau « contrat naturel », une « nouvelle alliance » entre l’homme et la nature, et travaillent à un « rapprochement » moral de l’homme et de l’animal (cf. le dernier Derrida), ne faut-il pas justement et parallèlement envisager – presque anticiper – une sorte d’alliance culturelle entre chair et métal, entre hommes et machines ? Bientôt des questions telles que « puis-je aimer un robot ? », « lui dois-je une forme de respect ? », etc., ne paraîtront plus ridicules ni dénuées de sens.
dm
