vendredi 28 novembre 2025

L’« existence » numérique

 


Il convient, tout d'abord, ne faut pas confondre l’informatique avec la science de l’électronique. L’informatique est la science et la technique du calcul automatisé de l'information, par le biais d’une machine (ordinateur) qui manipule des données en fonction des instructions qu'on lui donne (programmes).  L'électronique est une discipline du traitement des signaux électriques, tandis que l'informatique produit de l'information en convertissant les signaux électroniques en signaux numériques ; l'informatique traite les signaux selon leur structure et non plus selon leur matière, les impulsions électriques se réduisant numériquement à une série de signaux discrets et codés (généralement par des 0 et des 1). Le traitement numérique de l’information est donc confié à une machine automate appelée vulgairement ordinateur, plus précisément un calculateur (« computeur ») numérique pour lequel les nombres sont représentés exclusivement par des chiffres et non par des quantités physiques comme dans le cas du calcul analogique.

L’avènement des techniques numériques constitue un phénomène global qui affecte non seulement les sujets (les ordinateurs ou internet nous « changent » dans des proportions qui restent à évaluer) mais également modifie ou crée un nouveau système des objets. Nous avons créé une espèce d'objets « intelligents » du fait de leur capacité à se connecter aux réseaux (donc n'importe quel objet peut recevoir ce grade et cette fonction) qui ne correspond plus à la définition classique de la « machine », bien qu'ils demeurent – jusqu'à preuve du contraire – à notre service comme des outils, des auxiliaires, et peut-être prochainement des « compagnons » comme on le voit dans la série Real humans. C’est que la virtualisation est une technique proche de celle du clonage, dans son principe, lequel ne laisse pas de bousculer nos repères. Le Virtuel ne possède aucune commune mesure avec le Possible, il n'est pas le futur empirique, calculable ou imaginable de l'actuel ; il en serait plutôt un clone étrange et infidèle, une condition de non-répétition à l'identique. Toute différenciation dans la répétition, toute transformation innovante de la réalité se joue entre l'actuel et le virtuel, et il n’est pas dit que les conséquences de ces transformations soient toutes prévisibles ni humainement maîtrisables…

Le principe d'auto-référentialité qui prévaut dans le vivant (unité, autonomie, adaptation, hérédité, reproduction, etc.) peut-il s'appliquer à la matrice technologique ? En effet on pourrait considérer celle-ci comme un système vivant globalisé dont l'organe reproductif resterait (mais pour combien de temps encore ?) l'être humain. Bien entendu si la métaphore biologique s'avère plus adéquate que la métaphore mécanique pour caractériser les nouvelles technologies, c'est parce que notre emprise sur (et évidemment par) celles-ci s'effectue chaque jour davantage par le biais d'une économie de réseaux capable d'infiltrer notre vie en profondeur – par exemple se brancher sur nos désirs et les conditionner  –, ceci d'autant plus facilement qu'elle emprunte à notre existence naturelle ses caractères « vitaux » de fluidité, de mutabilité et d'apparente imprévisibilité. Ce n’est donc pas tant les machines que leurs interactions en réseaux qui peuvent nous inciter à plaquer, quelque peu exagérément, le principe « du vivant sur du mécanique »…

De la même manière que certains se plaignent d’une emprise du numérique en général sur nos vie, d’une « dégradation » de la subjectivité prise au piège d’internet et des réseaux sociaux, d’autres – et le plus souvent les mêmes – nous renvoient à la sempiternelle opposition de l’authentique et de l’artificiel. Les technologies nous plongent-elles dans le fleuve Léthé de l’oubli de l’être, au profit du seul mode matérialiste de l'avoir ? En réalité, la vieille dualité métaphysique de l'être et de l'avoir a perdu toute pertinence dans la civilisation numérique. En effet ces deux catégories se déclinent dans cet univers aussi bien en mode réel que virtuel, et tout aussi bien matériellement qu’immatériellement, le tout formant un chiasme particulièrement retors, bien au-delà de ce que les catégories de l’ancienne métaphysique permettent d’entendre.

Mieux vaut en prendre conscience : la question philosophique du sens ou de l'« habitation » de l'être est en train de devenir celle de notre orientation et de nos parcours – singuliers et multiples – à travers les communautés et les réseaux – réels et virtuels. Notre expérience du temps se trouve elle-même profondément modifiée par l'existence numérique et la fréquentation des réseaux. Nos propres traces numériques, produites souvent de façon non intentionnelle, échappent à tout contrôle et sont d'ores et déjà impossibles à rassembler, quand bien même l'on pourrait compter sur leur disponibilité théorique. Cette dernière hypothèse ne fait d'ailleurs que brouiller la tripartition dimensionnelle du temps en passé/présent/avenir, laquelle se basait sur le point de vue unique d'une conscience, d'une intentionnalité. Mais aurons-nous encore longtemps le besoin ou le désir de nous « remémorer », de nous raconter ? Le concept de « conscience individuelle » n'est-il pas en train de s'effondrer irrémédiablement ? A l’époque du « selfie » (qui prête surtout à une pratique ludique et autodérisoire), le virtuel nous aurait-il paradoxalement – pour le  meilleur et pour le pire – délivré du « moi » ?

dm